Archives du blog

Membres

dimanche 29 juin 2014

«Monde arabe», la fin d'un mythe.
PIERRE VERMEREN 23 JANVIER 2004 À 22:13

L'accord de décembre 2003 entre Kadhafi et les Etats-Unis, après des mois de transactions secrètes, confirme l'ampleur et la vitesse du processus de décomposition du «monde arabe». Le colonel libyen, depuis des années, a marqué son dépit vis-à-vis des «Arabes», et dit leur préférer les «Africains». Sa diplomatie, naguère proarabe, est devenue africaine et maghrébine. En 2003, Kadhafi a annoncé qu'il quittait la Ligue arabe (dont il est le plus vieux dirigeant), tandis que ses diplomates ont créé de graves incidents avec les pays du Golfe. Par ailleurs, le colonel solde ses comptes avec les Anglo-Saxons (Lockerbie, ADM, renseignements sur Al-Qaeda), et maintenant la France. Après avoir combattu ses alliés dans les sables du Tchad, il propose aujourd'hui à celle-ci un partenariat de coopération en Afrique...
Ce renversement d'alliance n'est pas un événement mineur. Il a pour effet de couper en deux le monde arabe, dont la Libye est le trait d'union entre Maghreb et Machrek, entre Afrique du Nord et Proche-Orient. De manière délibérée et brutale, Kadhafi précipite la destruction du «monde arabe», dont il fut l'un des derniers mentors.

Le monde arabe a été le grand mythe politique de la rive sud de la Méditerranée au XXe siècle. Cette vaste région du monde a été bousculée par l'impérialisme franco-britannique, de l'expédition d'Egypte en 1798 à la fin de l'Algérie française en 1962. Face à une colonisation jugée humiliante, les hommes du Sud, souvent marqués par la culture révolutionnaire et nationale française, ont forgé un formidable outil de résistance et de mobilisation populaire, le nationalisme arabe. Or la France a été un puissant catalyseur de ce vaste mouvement politique.

La politique arabe de la France, dite du «royaume arabe», est mise sur pied par Napoléon III. Elle vise la protection des chrétiens d'Orient, et anticipe la révolte du nationalisme arabe contre la domination ottomane. Lorsque Bismarck constitue la Triplice (l'alliance des Empires centraux), il s'assure la fidélité du Grand Turc, qui se résout mal à la perte de ses provinces arabes au profit de la France et de l'Angleterre. Les deux guerres mondiales perpétuent ces alliances. Mais l'irruption des Etats-Unis en Méditerranée change radicalement la donne.

La première nation anticoloniale du monde (telle qu'elle se présente) se positionne aux côtés des peuples colonisés, et s'attache de solides fidélités arabes. Lorsqu'émerge l'entité «monde arabe» en 1945, par la proclamation de la Ligue arabe au Caire, un vaste retournement d'alliances se met en place. L'alliance contrainte (par la colonisation), entre démocraties européennes et leaders arabes, vole en éclats, au bénéfice des deux super-grands. De Suez en 1956 aux accords d'Evian en 1962, la nouvelle configuration se prolonge. C'est l'apogée du nationalisme arabe et l'heure de gloire de Nasser. Le monde arabe connaît plusieurs tentatives d'unions bilatérales qui échouent.

1967 annonce un nouveau retournement d'alliance, où l'Amérique et la France échangent leurs places. Fidèle alliée d'Israël qu'elle a doté de l'arme nucléaire, la France se rapproche des régimes arabes et s'éloigne d'Israël. De Gaulle ressuscite la politique arabe de Napoléon III. Au Maghreb, puis au Proche-Orient et en Irak, la France noue (ou renoue) des relations solides, intenses et durables. A l'inverse, le soutien américain à Israël éloigne les jeunes nationalistes arabes de l'Amérique, qui se contente de ses puissants alliés bédouins du Golfe (et, depuis 1978, de l'alliance égyptienne).

Le monde arabe se rassemble dans l'hostilité à Israël et à l'Amérique. La cause palestinienne devient, au fil des ans, le symbole et le coeur de l'identité arabe, telle que véhiculée, aujourd'hui, dans les télévisions satellitaires arabes. Mais les régimes arabes se montrent incapables de «rejeter Israël à la mer», et une nouvelle génération d'activistes islamistes se prépare à la lutte. Après l'Afghanistan et la guerre du Golfe de 1990-91, la lutte se retourne contre «l'Occident».

De ce point de vue, les attentats du 11 septembre 2001 constituent un apogée. Mais, après 1945 et 1967, il se pourrait que 2001 ait engagé le monde arabe, et à travers lui, le nationalisme arabe, dans une crise conduisant à son implosion. La catastrophe causée par les islamistes d'Al-Qaeda, enfants illégitimes, mais enfants tout de même, du nationalisme arabe, marque, en effet, pour l'Amérique une ligne rouge et sans retour.

Or, qu'en est-il aujourd'hui du monde arabe, derrière les foucades libyennes ? A l'ouest, l'ancienne Berbérie : de nombreux signes y témoignent de la remise en cause des fondements de l'arabité, à commencer par le monopole de la langue arabe, jusque-là tabou. Insurrection kabyle depuis deux ans, reconnaissance du berbère en Algérie et au Maroc, et réflexion sur son enseignement, développement des langues nationales pour faciliter l'alphabétisation, conférence au musée de l'Homme à Paris en mai 2003 sur la «langue marocaine», promotion de la langue française et de ses grands auteurs dans l'enseignement tunisien depuis dix ans, développement de l'enseignement privé anglophone (Ifrane) et francophone au Maroc, en Tunisie, et maintenant en Algérie (ouverture du Lycée international). Et cet éditorial du journal de l'USFP (socialistes marocains, historiquement proches du Baas proche-oriental) intitulé «Les chiffonnières du paysage audiovisuel arabe», qui attaque de manière virulente les chaînes du Golfe. Même la Mauritanie s'évertue depuis deux ans à devenir le champion de la lutte contre Al-Qaeda et le Baas réunis.

A l'est, deux ans après le 11 septembre, le Proche-Orient arabe semble démembré. Le Soudan, poussé par l'Amérique, tente de se réconcilier avec ses chrétiens et animistes du Sud. L'Egypte, plus que jamais sous tension, tient bon grâce aux dollars, et tente à toute force de rester le «bon élève» du monde arabe : rapprochement étatique avec Israël, engagement dans le processus de paix, chasse à Al-Qaeda... tandis qu'une association d'intellectuels égyptiens vient de se constituer pour «désarabiser l'Egypte»... Le Liban savoure la paix retrouvée, la Syrie est dans l'oeil du tigre, tandis que l'Irak, foyer du baasisme (parti politique qui a repris le flambeau du nationalisme arabe à Nasser), est en cours de partage entre chiites (qui regardent à l'Est) et Kurdes (qui seront attirés par une Turquie démocratique). Les monarchies du Golfe sous-peuplées, mais de plus en plus «asiatiques» par leurs immigrés, dépendent plus que jamais de l'Amérique, tant la menace d'Al-Qaeda est forte.

L'unité du monde arabe est brisée. Non seulement du fait de la crise profonde du nationalisme arabe, mais aussi parce le territoire du monde arabe se fragmente et se dérobe. La renaissance berbère à l'Ouest et kurde à l'Est, le tropisme africain de la Libye, du Maroc et de l'Algérie (qui pilote le Nepad), l'échec du Maghreb arabe (l'UMA, dont le sommet vient à nouveau d'être annulé), le chacun pour soi au Proche-Orient, tout cela converge. Reste Al-Qods (Jérusalem) et les Palestiniens, alors qu'un premier plan de paix et de partage abouti vient d'être mis sur la table à Genève. Si, par chance et par nécessité, le Dôme du Rocher revient à la Palestine, et que les réfugiés palestiniens se fixent définitivement dans leur pays d'accueil, alors la cause palestinienne, ferment de l'unité arabe, aura vécu. Et le monde arabe, dans sa composante uniforme, totalisante et homogène avec lui.

Restera un monde riche de multiples histoires, d'expériences et de différences, avide de développement et de libertés, à l'instar de ses jeunes gens qui surfent sur l'Internet, et rêvent devant les télévisions satellitaires du monde.

VERMEREN PierrePierre Vermeren professeur agrégé d'histoire à Bordeaux. Dernier ouvrage paru : la Formation des élites marocaines et tunisiennes, des nationalistes aux islamistes, 1920-2000. éd. la Découverte (2002).

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire